Nouvelle création: Les fleuves de l’oubli

Mise en scène Chuca Toledo

Je suis né et j’ai grandi sous les étoiles de la Croix du Sud. Où que j’aille elles me suivent.
Sous la Croix du Sud, croix d’éclats, je vis les saisons de mon sort.
Eduardo Galeano

Sur la nécessité d’avoir des yeux derrière la tête

Je suis née et j’ai grandi, ainsi que l’écrivain Eduardo Galeano, sous les étoiles de la Croix du Sud, notre Cruzeiro do Sul. C’était en 1980, année où une grande partie des exilés politiques rentrait au Brésil, après quinze ans de dictature militaire. C’est dans ce scénario, où l’on pouvait alors respirer les premiers souffles de la démocratie, que j’ai fait mes premiers pas. J’ai grandi dans un pays qui essayait de surmonter les gâchis de deux décennies de répression. On n’en parlait pas, on voulait avancer et si possible oublier ce passé, arrivant même à qualifier notre dictature de ditatura branda (tendre, douce).

Que je le veuille ou pas, je porte cette mémoire et cet oubli en moi.

Il y un an j’ai lu K., de Bernardo Kucinski (auteur brésilien), qui raconte l’histoire d’un père désespéré à la recherche de sa fille, militante politique, disparue du jour au lendemain sans laisser de traces. Les personnages de son roman sont respectivement son père et sa sœur. Tout cela s’est passé en 1974 à São Paulo, ville qui me verra naître à peine six ans plus tard.

Quand j’ai fini la lecture de K. j’ai continué à tourner les pages, j’ai lu et relu, dans une sorte de catharsis. C’était désormais à mon tour de chercher une réponse. Je voulais savoir ce qui était arrivé à Ana Rosa, le personnage du livre, mais aussi à beaucoup d’autres, et surtout à mon pays et à tout le continent sud-américain. Je me suis plongée alors dans une quête de mémoire et d’identité ; aujourd’hui, après sept ans en Europe – que j’ai passées à assimiler une nouvelle culture, une nouvelle langue, une nouvelle vie – je me suis finalement tournée vers mes origines. Je regarde l’Amérique-latine, cette terre où je suis née et j’ai grandi, et dont on connaît si peu l’histoire sur le vieux continent européen.

Cette expérience personnelle est le point de départ de la nouvelle création de la Cie BrutaFlor. Depuis plusieurs mois nous travaillons sur ce sujet : la mémoire politique de l’Amérique-latine et ses correspondances avec l’Europe et le présent.

Une collaboration étroite avec Chuca Toledo, artiste invitée à la mise en scène, s’est établie autour de la conception de ce projet. Invitée au sein de la compagnie BrutaFlor lors de notre dernière création en 2014, ce partage m’a semblé essentiel et enrichissant principalement par son  expérience approfondie sur le corps de l’acteur et la chorégraphie de la scène. Depuis le début de notre création Chuca Toledo nous propose un abordage porté sur le corps afin de créer un objet métaphorique et universel, à l’image de la littérature de notre cher poète et compagnon de route, Eduardo Galeano.

Flavia Lorenzi

Une lueur, un éclat, une constellation

Les fleuves de l’oubli naît de la recherche, construction et production d’un spectacle inédit. Une écriture de plateau à partir d’une plongée dans l’histoire politique du Brésil et de l’Amérique-latine qui aspire à investiguer, au-delà des théories, des comportements, des visions du monde, des convictions et des non dits pour nourrir notre processus créatif d’une dimension historique, politique et humaine intrinsèque à la pluralité des réalités de ces pays.

Où se trouve le registre de l’histoire ? Ce qui s’écrit est-il vrai ? De quelle façon les temps se font visibles ? Quel est notre sens de localisation et d’appartenance ? Comment, à travers la tentative de réfléchir sur un continent peut-on joindre le territoire de l’invention.

Ouverts à ce défi de se laisser affecter par les forces plurielles et contradictoires qui mobilisent les discours sur la dictature latino-américaine, par les histoires trouvées, par la mémoire récupérée de faits historiques oubliés, par les voix dissonantes de penseurs reconnus et anonymes, par les textures et sonorités des poètes qui vibrent dans tous les sens, nous souhaitons répondre à tous ces stimulus par la création d’un spectacle-poème qui habite le champ de l’invention avec un langage propre, perméable à toute cette expérience.

Donner consistance spectaculaire, à travers la danse et le théâtre, aux divers genres littéraires, aux narratives poétiques et proses crues de la réalité, au silence, à la peur, à la stupéfaction, aux joies d’amour et aux douleurs de guerres, à la parole des vaincus contre l’ordre et le pouvoir des vainqueurs, du bien du mal, de nous, c’est ce qui mobilise notre recherche qui se nourrit de références historiques, références personnelles, et de poésie.

Pour raconter des histoires de mémoires brisées avec la volonté d’exclure d’avantage la continuité narrative d’une œuvre historique en lui préférant les successions rhapsodiques, nous avons choisit la poésie, qui est l’art de fracturer le langage, de briser les apparences, de désassembler l’unité du temps.

Pour raconter de sorte à faire surgir des forces résistantes, sources de moments qui survivent à l’oubli, nous avons choisit de l’espace vide, à occuper, à construire, à parcourir, où la scène puisse évoluer dans un flux continu, jusqu’à l’épuisement des ces potentialités par la construction, déconstruction, reconstruction successives. Des niches, des refuges, des espaces qui se composent et se décomposent entre eux jusqu’à ce que la notion d’espace et de temps propres à l’histoire puisse s’ancrer dans l’espace temps du plateau.

Pour travailler les peurs qui nous écrasent et nous rendent impuissants, exténués, nous mettons nos corps dans un rapport de construction d’approche où la rencontre donne lieu à une sorte d’épiphanie. Des corps mémoires. Des corps oubli/és. Les déplacements, les séquences, les objets confèrent une réalité toujours variable. La frontière entre le jeu et le vécu, le vrai et la représentation n’est pas visible.

En effet, c’est la relation entre les éléments constitutifs de cette création, en l’occurrence, des structures facilement manipulables, les corps, la lumière, la musique et les objets, qui dans une constante mouvance rhapsodique, génère le champ esthétique de ce poème-spectacle, une ode à la survivance – son extraterritorialité, sa marginalisation, sa résistance et sa vocation à la révolte.

Galeano, Liscano, Marques, Sepulveda, Kusinski… (les poètes, les poèmes) – prétexte aux multiples rêveries et errances des esprits à vif qui peuplent les planches.

Chuca Toledo

 

 imagesLes fleuves de l’oubli 

Du 02 au 05 Mars 2016 au Théâtre de l’Opprimé

Conception Chuca Toledo & Flavia Lorenzi
Mise en scène Chuca Toledo

Dramaturgie Chuca Toledo & Flavia Lorenzi

Jeu Chuca Toledo, Fanny Mougel, Flavia Lorenzi & Line Wies

Création lumière Arthur Braesch

d’après les œuvres de Eduardo Galeano, Carlos Liscano, Bernardo Kucinski

administration & diffusion Bureau Artsolis – Jean Michel Poullé

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